mercredi, 24 octobre 2012

Tichke chez Toone

 

Je me souviendrai toujours, il y a quatre-vingts ans du théâtre de Toone, surtout de la cave où les spectacles se déroulaient.

Âgé de six ans j’étais turbulent au possible. Mon père prenait un réel plaisir, dans l’espoir de me calmer, à me menacer de me mettre dans la cave en compagnie de Toone et de Lagardère. Cette menace, au lieu de me faire peur, avait plutôt tendance a m’intriguer.

Curieux comme pas deux, je finissais toujours par poser des questions à ma mère, qui ne supportant pas que l’on fasse peur à son ket essayait d’y répondre tant bien que mal.

- « Mo neie me piteke, Toone es de poupa van Lagardère, enn ei eit nog ne zaun dé Dartagnan ut, mo daen es gestraut mi de doghter van ne schaeveiger. Ne zeikere stekt’em duet ei leift nog. Mo wete wate, ien van deis doeghe goen me n’ich dag zege on ze poupa, mo den mauie waies zaien hein ».

Il n’en fallait pas plus pour me calmer et c’est avec impatience que j’attendais ce moment.

Je ne me souviens plus du prix à payer pour voir le spectacle. Était-ce 25 centimes ou un franc ? Mais ce que je ne risque pas d’oublier, c’était les bancs sur lesquels il était impossible de tenir plus de cinq minutes sans me plaindre de la douleur ressentie à l’endroit de mes fesses. C’était constamment « - Mouma, ik em zier on me n’oleke ». 

À tel enseigne, que les spectateurs, distraits par le bruit provoqué par mes hurlements, ne comprenaient plus rien de la pièce, commençaient par invectiver grossièrement ma mère dans ce jargon incompréhensible pour la plupart des mortels c’est-à-dire : le marollien.

Le marollien n’avait pour moi aucun secret, dès mes premiers balbutiements, j’étais interpellé dans ce langage par les auteurs de mes jours. Ce n’est qu’en première primaire à l’école n°6, rue Haute, que j’ai appris mes premiers mots de français.

Une parenthèse s’impose avant tout. À cette époque, le marollien, langue pittoresque, inimitable parlée presque exclusivement par les habitants d’un quartier comparé à la Cour des Miracles : les Marolles.

Les Marolles s’étendaient sur un territoire délimité par sept rues :

1.La rue aux Laines,

2.La rue Montserrat,

3.La rue Wijnants (ancienne rue des Sabots),

4.La rue de la Prévoyance,

5.La rue des Prêtres,

6.La rue du Faucon ou Beuille stroet (rue du bourreau),

7.La rue de l’Abricotier ou Bloumpanchgank.

Ce quartier « aristocrate » était situé, à l’époque, non loin du théâtre de Toone III. Inutile de préciser que l’endroit où était situé le théâtre de Toone III était fréquenté par la fine fleur du quartier des Marolles, c’était un lieu où il ne faisait pas bon de s’aventurer sans être connu ou accompagné d’une tierce personne habituée au quartier. Le soir venu, les ruelles et les impasses étaient faiblement éclairées par deux ou trois réverbères au gaz projetant une faible lueur blafarde dans ce coupe-gorge rêvé pour étrangers. Les mégères du quartier étaient d’une grande délicatesse et jetaient par les fenêtres le contenu de leur pot de chambre et les restes de leurs copieux dîners : quelques arêtes de bousterink ou de schole.

 

Mais revenons à Lagardère, car si on ne va pas à Lagardère c’est lui qui viendra à toi ! Toone m’intriguait à tel point que je le confondais avec Lagardère et d’Artagnan !

J’étais transporté par les intrigues, je criais avec un tel enthousiasme que le spectacle était interrompu. Les autres spectateurs essayaient de me faire taire mais ma mère était là pour veiller sur moi, c’était une brave personne, le cœur sur la main mais avec laquelle il valait mieux boire une bonne gueuze que de se disputer. Celui qui l’a invectivé un jour doit encore s’en souvenir dans sa tombe !

Un spectateur l’avait injuriée en s’en prenant indirectement à son rejeton :

« zeg, mé Kataun, kan daen snotneuis zene smaul ni aeve, m’ure hé niks nemi, da zaien jougnene dé zauie maute versaupe zaien as op de wereld komme. »

Là, il en avait trop dit, et ma mère de répondre :

« Wa d’eie doe gezeit vadeghe loerik, haure jougher, kom d’hé dikke loies ! »

Mais à la vue de la corpulence de ma mère, même dans la pénombre d’une petite salle, on ne distinguait plus que la moitié de la scène. Voyant ma mère se rapprocher du fond de la salle d’où provenaient les grossièretés, un quidam se leva en criant : « Ett zaien ek ik ni madame, t’es hé daen broubelair ». Ni une ni deux, le voisin se leva brusquement, enjamba les bancs, bouscula les spectateurs et s’enfuit !

À ce moment, Lagardère, alias « dem Boult », hurla de la scène : « Es da hé bekan gedoen of ik zmaiet alleman boiete ».

Toone apparaissait sur scène empoignant Lagardère en criant : « allei Boult t’es hé nae gedoen, le spectacle continue » !

 

Et oui le spectacle continue…

Toone III s’est reproduit comme la famille Royale, il a engendré Toone IV, Toone V, Toone VI, Toone VII et aujourd’hui Toone VIII…

Une descendance digne des rois, mais pour eux pas de liste civile exonérée d’impôts !

Il faut travailler pour gagner sa croûte et maintenir la tradition populaire.


 

Feu Oscar STARCK 

Académicien fondateur de l’ADIPB, 

Secrétaire perpétuel


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Henri de Lagardère et Blanche de Nevers

les célèbres marionnettes bruxelloises du Théâtre Royal de Toone



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